mercredi 15 septembre 2010

Thalie à la rencontre de Gabriel Martiarena



Pour le deuxième numéro de cette rubrique, je voulais mettre l'accent sur un jeune auteur de talent qui m'a beaucoup émue avec son premier roman Pêle-Mêle Polly (coll. Médium, éd.Ecole des Loisirs). Un roman magnifique et bouleversant sur l'absence, la quête d'identité, servi par une écriture poétique et forte.
Un petit bijou, à savourer d'urgence! (dès 15 ans)
Découvrir le billet sur le roman
Gabriel Martiarena a eu la gentillesse de se prêter au jeu et je l'en remercie beaucoup.

Quel livre vous a conduit à l'écriture?

Il m’est difficile de déterminer avec certitude la lecture qui m’a conduit à
l’écriture, tout comme il est délicat pour moi de définir mon univers littéraire. Les
rencontres avec l’écriture dépassent le seul cadre de la littérature et comment
savoir si un roman plus qu’une chanson, un film ou un tableau vous pousse à écrire.
Bien sûr je pourrais citer Nietzsche, Proust, Zweig, Garcia Lorca, Camus,
Senghor…parmi tant d’autres. Mais à ces auteurs je ne peux manquer d’adjoindre
un éventail de références artistiques qui guide mon travail. Je rêverais pouvoir écrire
avec un raffinement, une intelligence et un caractère semblables à ceux que Sempé
imprime dans son dessin, Hammershoi et Signac dans leur peinture, Jon Hamm
et Bruno Cremer dans leur jeu, Leonard Cohen et Alain Bashung dans leur chant,
Richard Avedon et Willy Ronis dans leurs clichés, Oxmo Puccino et Fabe dans leur
flow, Alan Ball dans les épisodes de Six Feet Under…

Est-ce que cela a été difficile pour vous de trouver un éditeur (de nombreuses
personnes caressant le doux rêve d'être publié un jour)?


J’ai adressé mon roman par la poste à quatre éditeurs et encore aujourd’hui
je mesure l’immense chance qui fut la mienne d’avoir été lu et retenu par l’un d’entre
eux. C’est un peu comme avoir gagné à la loterie. Tout est si fragile dans le parcours
d’un manuscrit que l’on ne peut qu’éprouver un vertige à l’idée que tout aurait pu
tourner autrement.
Étant enfant, les affiches de l’école des loisirs tapissaient les murs de ma
chambre, j’ai grandi en lisant ses albums, ses romans, en évoluant sans cesse dans
l’univers esthétique bien propre à cette maison d’édition. J’ai toujours eu une grande
admiration pour son désir de surprendre le lecteur plutôt que de le flatter. Cette
attitude dénote un grand respect pour le lecteur, une confiance en son intelligence,
une invitation à se connaître, se reconnaître.
En écrivant Pêle-mêle Polly, je rêvais fébrilement que mon héroïne soit inscrite
à l’école des loisirs. Lorsque Geneviève Brisac m’a contacté, j’ai éprouvé un réel
soulagement, une euphorie tranquille.

Parlez-nous de Polly, ce personnage vraiment atypique et terriblement attachant?

Polly ne connaît pas son père, ou si peu. A l’âge de six ans elle passa une
unique après-midi en sa compagnie. Depuis elle poursuit le souvenir de cette
journée, cherche sans répit à rattraper l’éternel absent au risque de glisser hors
du monde. Sauvage, elle chemine solitaire dans les pas invisibles du fuyard,
grandit dans l’ombre fantomatique du père envolé. Déconstruisant le réel pour
mieux remodeler l’histoire incomplète de sa famille, Polly collectionne les indices
imprécis, les témoignages factices, dérobe des reliques séduisantes à des mémoires
étrangères. Détective maladroite à la quête incertaine, Polly se perdra davantage en
retrouvant la trace du fugueur.
Son histoire s’apparente à un puzzle très incomplet, aux contours flous, aux
teintes estompées. Pour le parfaire, elle emprunte à des puzzles achevés mais
anonymes des pièces à la découpe enjôleuse, aux chantournements harmonieux,
qu’elle force à s’insérer dans son casse-tête en mosaïque. Polly a en horreur
la carence, elle refuse de se satisfaire d’un portrait familial interrompu au stade
de l’esquisse. Elle glane des souvenirs, les récupère, les réassemble, se les
réapproprie. Pour supporter les imprécisions consubstantielles à toute mémoire
familiale, elle partira en quête d’indices authentiques qui, bien que rares, l’aideront à
enraciner l’arbre identitaire sur lequel pousseront les fruits à nouveau sains de son
imagination. Se résoudre à être ce qu’elle n’est pas, comprendre le cheminement de
son père afin de trouver sa voie pour parler enfin de sa propre voix, voici l’enjeu.

« Ici pas de place pour s’égarer » : Polly décalque cette phrase gravée sur
le mur d’un ancien internat. Pourquoi cette formule l’obsède-t-elle tant ?


On peut imaginer que son auteur se lamentait de son enfermement, de la
promiscuité entre les élèves, de la claustrophobie que fait naître toute réclusion.
L’enfant voudrait pouvoir se perdre, qu’on lui laisse cette possibilité. A l’inverse, Polly
n’a pas d’autre choix que d’être perdue, vivre avec l’absence c’est exister au creux
d’une sphère que l’on cherche à remplir. Polly s’épuise à trop vouloir combler ce
manque, à arpenter une terre sans limites, dans son monde il y a bien trop de place
pour s’égarer. Se perdre est un plaisir flegmatique, un appétit serein, une douce
frayeur, quand on sait pouvoir, tôt ou tard, retrouver trace d’un chemin familier, or
cette assurance se refuse à Polly. Claustrophobie et peur du vide sont parentes
au sens où elles provoquent mêmes vertiges implacables, semblables paniques
nauséeuses.

Quelle définition donneriez- vous de l’écriture?

En un sens vivre avec l’absence est la source même de l’écriture qui permet de
poser de manière arbitraire les repères que le réel nous a toujours refusés. Écrire
consiste souvent à s’arranger avec la vérité, truquer, ruser, feinter, choisir comme
réalité le mensonge le plus vraisemblable. En bâtissant un roman on fixe les limites
de notre errance, de notre goût capricieux pour le nomadisme, l’enclos dans lequel
il sera possible de tranquillement s’abandonner, partir à la dérive, certains que
nous sommes que notre fuite trouvera son achèvement…au bout d’une ligne, d’un
paragraphe, d’un chapitre.

3 commentaires:

  1. Je ne connaissais pas ce livre ni cet auteur alors je note, ça m'a l'air très bien.

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  2. Eidole: pour moi une très belle découverte.

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  3. Je suis d'accord avec Thalie, il a vraiment du talent!

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